Lettre ouverte à nos frères africains: Ce genre de tragédie qui renforce l’amitié

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Par Skander OUNAIES | Professeur à l’université de Carthage, Tunisie, ancien conseiller économique au Fonds souverain du Koweït, KIA.

J’adresse cette lettre à nos frères Africains, et surtout à mes anciens étudiants et actuels, Destin du Congo Brazzaville, Yvans du Gabon, Louise du Togo, Carole et Steve du Cameroun, Arfina et Mohamed des Iles Comores, Elyse du Bénin et aux autres. Pardon pour l’oubli des noms.

Vous n’imaginez pas la honte et la rage que nous avons ressenties, nous, Tunisiens fiers et vrais patriotes, envers les scènes de détresse vécues par nos frères Africains, suite aux comportements lâches et scandaleux d’une frange infime du peuple tunisien, comportements que nous condamnons dans les termes les plus durs et les plus explicites, et qui ne reflètent pas la vraie nature du peuple tunisien.

Hélas, cette frange infime non éduquée existe, et elle a été nourrie dans l’ignorance, le rejet et la haine de l’Autre, sans qu’il soit nécessairement d’un autre pays : il suffit qu’il soit d’une autre région ! N’appelle-t-on pas les habitants du Nord-Ouest, supposé défavorisé, «les 08», en référence à leur indicatif téléphonique régional ? Si ce n’est pas du racisme latent, c’est quoi alors ?

Ce comportement «bête et méchant», pour reprendre l’en-tête du journal «Hara Kiri» de nos années d’étudiant en France (les 80’s), n’est pas nouveau. En effet, j’écrivais il y a déjà cinq ans dans un article publié par Jeune Afrique («Des Etats-Unis à la Tunisie : la haine est de retour», publié le 27 janvier 2017), une réflexion à propos de la «haine» dans notre pays : «On observe donc, depuis un certain temps, des mouvements sociaux, relatifs à la haine de l’entreprise, de l’éducation publique, de la justice et des magistrats, du travail, que beaucoup considèrent comme «stérile» au sens physiocratique du terme, c’est-à-dire non reproductif. Enfin, pour finir, et en plus dangereux, la haine de l’État, que beaucoup considèrent comme totalement absent de leurs problèmes quotidiens, surtout dans les régions dites défavorisées».

Vous constaterez que le texte reste, hélas, toujours d’actualité.

Cette haine relative à une certaine frange du peuple tunisien résulte, à mon sens, d’une éducation familiale et scolaire absente ou défaillante : les jeunes ayant été «élevés» dans la haine et le rejet de l’Autre, comme écrit plus haut, parce que…. différent, tout simplement !

Cette frange qui n’a aucune culture économique, ni culture tout court, qui ne comprend rien à la marche du monde, qui ne saisit pas les enjeux auxquels fait face le pays, qui se nourrit de la haine de l’Occident, mais en rêvant en douce d’y vivre, vit en croyant à l’histoire de la «Belle au bois Dormant» ou, pour faire local, à l’Histoire d’«Ommi Sissi», qu’on lui raconte à chaque nouvelle «élection». Ainsi, c’est en majeure partie elle qui a voté en masse, en 2012, pour le parti des «gens qui craignent Dieu» (sic), et on a vu que ces gens étaient plutôt copains avec… le diable !

Le comportement aveugle moutonnier et méprisable de cette frange ne doit pas masquer le caractère ouvert sur le monde de l’ensemble du peuple tunisien, et surtout de ses élites.

Ce même peuple qui a accueilli en 2012, alors qu’il était en pleine incertitude sur son propre sort, suite à la «révolution» de janvier 2011, près de 650.000 réfugiés de Libye !

Pour l’Histoire, je rappellerai que le Président Bourguiba était très proche des Présidents L.S. Senghor du Sénégal (agrégé de grammaire à titre français : ce n’est pas rien !), Houphouët- Boigny de Côte-d’Ivoire (surnommé «le Vieux»), et à un degré moindre de Mobutu du Zaïre (actuelle République Démocratique du Congo).

De plus, la Tunisie est un des membres fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) depuis sa création en 1963 : c’est dire si nous avons regardé vers nos frères africains, dès le début de notre indépendance, et même avant. Enfin, pour reprendre des souvenirs de jeunesse touchant à l’Afrique, mes regrettés parents n’ont pas raté en 1969 la venue à Carthage de la diva Myriam Makeba (surnommée «Mama Africa»). Mon regretté père étant un diplomate cultivé. Toute la semaine, chez nous, il n’a été question que de l’Afrique du Sud, de l’apartheid, de Nelson Mandela, et de la Rhodésie (actuel Zimbabwe),avec les leaders indépendantistes Robert Mugabe et Joshua Nkomo, le colosse : ce sont des explications qui marquent la vie d’un gamin !

Pour conclure, comme l’ont si bien écrit, dans Le Monde du 3 mars 2023, Saadia Mosbah (militante) et Fatma Bouvet de la Maisonneuve(écrivaine et psychiatre), « la question très taboue du racisme en Tunisie n’a jamais fait l’objet d’un débat national». Tant que ce débat sera occulté, alors il y aura d’autres incompréhensions, et d’autres drames.

Pour dépasser de manière intelligente cette «peur» qui n’a pas lieu d’être, apprenons à nos enfants que nous Tunisiens sommes un peuple chargé d’histoire, africaine, berbère, arabe, comme un kaléidoscope charge la lumière : il brille tout simplement de toutes ses …couleurs. C’est pour cela qu’il est fascinant. Je voudrais clore cette lettre en demandant à nos frères Africains de ne pas condamner l’ensemble du peuple tunisien, suite aux agissements irresponsables et méprisables d’une infime partie de notre peuple : c’est ce genre de tragédie qui renforce l’amitié et le respect des nations entre elles.

Source : La Presse de Tunisie

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